L’encrier rouillé

Jean-Bernard Trécavoux repose sa plume d’oie sur la table. Ses doigts sont encore tachés d’encre. Décidément, il n’arrivera jamais à écrire avec cet engin antédiluvien. L’encrier rouillé le nargue, bec ouvert et couvercle baissé. On dirait qu’il rit, pense Jean-Bernard avec amertume. Essuyant ses doigts noircis, il tente d’imaginer l’être qui a su utiliser cet objet. Il referme l’encrier en forçant sur le couvercle, le grincement du gond tordu lui fait mal. Proust n’aurait jamais laissé rouiller son instrument de travail, songe-t-il, rêveur. Je me suis fait avoir ! Jean-Bernard revoit pourtant le vide-grenier ensoleillé, le vieux type qui lui décrit avec précision Proust concentré sur ses cahiers, trempant la plume dans l’encrier posé devant lui. La scène était si réelle qu’il n’a pas douté de la provenance de cet objet, vendu aux enchères avec les biens du grand écrivain, quelques temps après sa mort. Cet encrier chargé d’histoire a été l’artisan de « La recherche du temps perdu ». Evidemment, lui sussurait le vieux vendeur, à l’époque, il était en parfait état. Recouvert d’argent, avec une anse scellée sur le couvercle. Vous voyez, là, ces traces, c’était une fine plaque articulée qui permettait de poser la plume encore humide d’encre. Et le nom de Proust y était gravé. Jean-Bernard, subjugué, a acheté l’objet. Comment cette merveille argentée, luxueuse, s’est-elle dégradée au point de devenir ce petit coffret marron de rouille, au fond éclaté, au couvercle grimaçant ?

Jean-Bernard Trécavoux détache son regard du cube sans couleurs, laisse son imagination s’envoler, reconstituer le périple mystérieux. Lors de la vente aux enchères, l’encrier minuscule a échappé à l’attention de son acheteur, roulé sous un meuble. Oublié là pendant des semaines, voire des mois, retrouvé par hasard lors d’un grand ménage de printemps, terni par l’oxydation. Rangé dans un tiroir, délaissé pendant quelques années.

Un jour un enfant curieux le découvre, son aspect est encore présentable, bien que désargenté par plaques. Arthur frotte le métal avec sa manche, aperçoit des éclats brillants. Très intéressé par sa trouvaille, il veut la nettoyer, la trempe dans l’eau savonneuse, l’alcool à 90°, le white Spirit, rien n’y fait. L’encrier reste grisâte. Alors le petit décide de le plonger dans un bain d’eau salée toute une nuit, il le sortira au matin, et il verra bien.

Hélas, cette nuit-là, Arthur est assailli par la fièvre. Une méningite galopante l’emporte avant le lever du soleil. Personne ne sait pour l’encrier, Arthur a bien gardé le secret. L’encrier abandonné passe de longues semaines dans son bain. L’eau salée attaque le métal, réussit à dissoudre la couverture d’argent. L’été et la chaleur font évaporer l’eau. Le petit cube maintenant bien abîmé arbore une teinte lépreuse, hésitant entre le gris sale et le marron. On voit sous les restes d’argent pointer la rouille gourmande.

Les parents d’Arthur ont fui la maison après la mort de leur enfant. Ils reviennent six mois plus tard, dans l’idée de tout vendre en l’état. Ils ne veulent plus souffrir en se heurtant sans cesse au souvenir de leur petit disparu.

L’encrier, plus de trente ans après ces événements est retrouvé par Margareth, correspondante anglaise et petite amie l’occasion de Bruno, un des jumeaux Bréoudes. Oh my God ! s’écrie-t-elle effarouchée, légèrement dégoûtée, en tendant à son amoureux l’objet décati. Qu’est-ce que c’est ? Bruno, intrigué, saisit la boîte. L’anse seule garde encore un peu d’argent. Toute la coque métallique qui protège l’ampoule de verre est terne et granuleuse. L’encrier a pris une allure curieuse, vaguement repoussante.

Avec une loupe, Bruno réussit à déchiffrer l’inscription gravée sur l’anse : à mon petit Marcel, Madeleine. Il fronce les sourcils. Marcel, Madeleine… Margareth commence à s’affoler, en oublie son français balbutiant. What is it ? c’est quoi, that ? D’un geste de la main, comme pour chasser une mouche, le garçon écarte les questions qui l’empêchent de se concentrer. Madeleine, Marcel… Ça lui rappelle quelque chose. Mais bien sûr ! Proust ! Il se précipite à la recherche de son grand-père, passionné de vieilles reliques, et lui montre la boîte étrange. Le vieil homme ébouriffe ses cheveux blancs, signe d’une forte émotion, saisit la chose noirâtre au fond béant, accroche ses lunettes sur son nez. Il reconnaît aussitôt l’encrier. L’objet mythique. Des générations d’antiquaires cherchent sa trace, perdue après une vente aux enchères. Son portrait a été largement diffusé dans les gazettes spécialisées, sur le web. Il est resté introuvable. Et le voilà parvenu miraculeusement entre ses doigts.

Hélas, l’encrier rongé par les aventures n’est plus que son ombre. Seule l’anse presque intacte pourra le sauver de l’oubli, permettra de le restaurer, de lui redonner sa valeur d’origine. La main tremblante du grand-père pose alors la pièce unique sur le bureau d’acajou. Mais un geste maladroit dicté par l’émotion laisse tomber la relique sur le sol carrelé. Dans un silence solennel, on entend un déclic, un léger glissement. Bruno et son grand-père se jettent à genoux, l’encrier git sur le carrelage froid. Les fines attaches de l’anse gravée ont cédé sous l’impact. Ne reste plus que la petite boîte marquée par le temps. L’anse, seule preuve de son authenticité, a disparu. Malgré les recherches, impossible de la retrouver. Evanouie, définitivement.

Alors le vieil homme décide de vendre l’encrier au prochain vide-grenier. Et ce jour-là, Jean-Bernard Trécavoux arpente les rues de Maroux, cherchant quelque trésor à acheter…