Le petit doigt de
pied
Vous ouvrez un œil, difficilement, vous essayez d’entrouvrir l’autre, douloureusement. Ce maudit réveil a fait exploser votre dernier rêve, et vous l’avez déjà oublié. Comble de malheur, vous êtes en retard. La journée commence mal. Renfrogné, vous glissez hors du lit un pied encore attendri par la douce chaleur de la nuit. Le froid l’agresse dans la seconde, recroquevillant votre petit orteil, le plus délicat. Un frisson vous parcourt. Plus d’atermoiements, vous devez vous lever. Debout sur le tapis, la plante de vos pieds nus malmenée par les poils rêches de la descente de lit trop bon marché, vous baillez malgré un effort intense pour maintenir la bouche fermée.
Vos doigts malhabiles, à peine sortis de leur engourdissement nocturne, grattent votre tête hirsute, plaquent vos cheveux en paquets inesthétiques. Raide et guindé, engoncé dans votre pyjama d‘hiver, vous percevez l’appel angoissé de votre femme. Elle s’inquiète de ne pas vous entendre bouger. Votre café est prêt depuis un moment, il refroidit et votre journée va en être gachée. De votre gosier enroué s’échappe un filet de voix rassurant, trop faible pour que votre femme l’entende. Vous vous raclez la gorge, vous toussez, vous allez lui crier que vous arrivez, vous avancez le pied gauche, le pied maladroit. Et vous heurtez le pied du lit. Pas avec le talon, gras et rembourré, carapaçonné d’un épais cal molletonné ! Non, vous le heurtez avec votre petit doigt de pied, seulement protégé par son ongle minuscule, fin comme du papier à cigarette. Attaqué par surprise, votre orteil ploie sous l’impact, la chair s’écrase, l’os se fend, vous l’entendez se disloquer, la douleur fulgurante fait voltiger des centaines de petits points lumineux. Vos yeux se mouillent. Ahuri par le choc, vous tendez les bras en avant pour vous raccrocher à quelque chose, n’importe quoi qui apaiserait l’horrible sensation. Mais vos doigs hagards ne rencontrent que le vide. Des larmes d’impuissance, de douleur coulent malgré vous. Et redoublent votre rage. Vos jambes fidèles vous lâchent, vous vous retrouvez assis au bord du lit, hébété. Vous touchez le fond.
Vous frottez votre orteil endolori dans vos mains encore tièdes de la nuit. Votre fureur fond à mesure que la souffrance s’atténue. L’odeur du café monte vers vos narines encore palpitantes. La journée sera belle, le soleil filtre à travers les interstices. Votre orteil blessé retrouve sa sérénité. Il a seulement changé de couleur. Vos chaussettes noires lui iront comme un gant.