La regardinière, une jardinière particulière

Samedi matin, une vieille dame était installée sur le petit banc vert contre le mur, chez nos voisins. Elle avait mis ses lunettes de soleil et regardait le jardin.

A midi, elle était encore là, coincée sur son banc. Elle n’avait pas bougé. Il m’a semblé que les iris étaient en fleurs. Le soir, elle était exactement au même endroit. Et les tulipes s’épanouissaient autour d’elle. Intrigué, j’ai raconté mes observations à Sylvie, ma femme. Elle a souri devant ma mine étonnée.

Mais oui, bien sûr, tu ne savais pas ? Nos voisins ont embauché une regardinière. Elle a le don. Les plantes poussent sous la force de son regard. Pas besoin d’engrais, d’arrosage. C’est un travail long et fatigant. Et ce don est rare.

Fatigant ? Elle est restée assise toute la journée !

Ça demande une concentration d’énergie fabuleuse. Tu peux pas imaginer ! Le soir, elle est épuisée.

Les propos de ma femme me laissèrent rêveur. Et si j’avais le don, moi aussi ? Le dimanche, je testai mes pouvoirs, sur le rosier de tante Clara, qui n’avait jamais voulu porter la moindre rose. Il avait l’avantage d’être situé à l’abri des regards. Je ne voulais pas me ridiculiser.

Toute la matinée, je fixai la tige ingrate et épineuse, lançant intérieurement des exhortations véhémentes. À midi, je dus me rendre à l’évidence, je n’avais pas le don, ou bien il était sérieusement rouillé…

Je racontai, un peu déconfit, l’échec de ma tentative à Sylvie, pendant le déjeuner. Elle accueillit ma confidence avec un éclat de rire moqueur.

Tu as perdu ton temps. C’est un don qui ne se transmet que de femme en femme. Les hommes n’y ont pas accès. Pour une fois…

Mais l’argument n’atteint pas sa cible, ma femme avait eu le tort de l’accompagner d’un clin d’œil complice vers notre fils, qui masquait son sourire en baissant la tête.

Tu me fais marcher, c’est ça ?

Mon pauvre chéri, la regardinière est un beau rêve qu’il faudrait inventer. Cette vielle femme sur son banc, c’est la mère de notre voisine. Elle est handicapée. Ils la mettent sur le banc pour la journée. Le soir, ils la ramènent dans sa maison de retraite. Tu auras l’occasion de la revoir. Ils l’ont tous les week-ends.

Le samedi suivant, en effet, je contemplai la vieille immobile. Elle paraissait heureuse, posée sur ses planches de bois. Et son regard fixait avec insistance, pardessus le mur mitoyen, la tige épineuse du rosier de tante Clara. Je haussai les épaules et partis bricoler dans mon atelier, derrière la maison.

A midi, je traversai le jardin pour rejoindre le salon, salivant déjà à l’évocation du repas, quand, stupéfait, je m’arrêtai devant une rose bleue, dont le bouton s’entrouvrait au sommet de la tige du rosier récalcitrant. Les roses bleues de tante Clara ! Par-dessus le mur, je croisai le regard souriant de la vieille dame clouée sur le banc vert.