Chère vermine rouge
J'ai un peu hésité à m'adresser à vous directement. Il ne convient pas à un homme de mon rang et de ma qualité, gentilhomme de sur croît, de traiter directement avec la plèbe, à plus forte raison quand elle est marxiste-léniniste. En temps ordinaire, j'aurais délégué cette tâche à mes porte-parole habituels, ce bon Raffarin ou ce brave Chérèque. Mais je suis trop heureux pour cacher plus longtemps ma joie, surtout à ceux qui ne la partagent pas. 2003 a été un grand cru, 2004 s'annonce comme une année exceptionnelle. Enfin, on va s'attaquer au Code du travail, cette vieille lune gauchiste
Pour être sincère, je ne pensais pas que ça se ferait si vite. Deux rapports sur le bureau de ce cher Fillon, et l'affaire est emballée : celui de jean Marimbert, qui met r accent sur les « obligations des demandeurs d'emploi » et préconise de réfléchir à la « conditionnalité de l'indemnisation », et celui de Michel de Virville, qui prône une « refonte constructive du droit du travail » par voie d'ordonnance, avec la création d'un « contrat de projet ». Belle efficacité. En deux textes que mes domestiques gouvernementaux n'auront plus par la suite qu'à paraphraser avec talent, voilà posés les trois principes fondateurs d'un monde du travail sain et prospère :
Avouez que, vous non plus, vous n'y croyez pas, bande de rêveurs anarcho-syndicalistes. Pourtant, on y est, c'est le Grand Soir, ma lutte finale, ma Commune à moi tout seul !
C'est vrai, c'est encore un peu mou, un peu brouillon, il faut affiner. D'abord, il convient de trouver autre chose pour vous qualifier que « salarié ». Ce terme va vite devenir impropre, je déteste les approximations. Il y a aussi cette impardonnable faiblesse de laisser entendre que les contrats de projet faciliteront la formation. C'est vraiment vous donner de faux espoirs, on perd du temps, là ! Franchement, vous nous voyez former des employés qu'on ne compte pas garder ? Et qu'est-ce que c'est que cette lubie de vouloir réserver ce fameux contrat aux seuls personnels qualifiés ? Et l'égalité des chances, alors ? Il n'y a pas de raison que seuls les cadres bénéficient de cette merveilleuse réforme. Tout le monde a le droit de goûter à la piquante incertitude du travailleur jetable. Que serait la vie sans piquant ?
D'ailleurs, la précarité, c'est l'avenir, et il est parfaitement contre-productif de s'opposer à l'avenir. Le travail précaire a augmenté de 87 % ces cinq dernières années, même votre foutu État-providence donne l'exemple l'Éducation nationale est aujourd'hui le premier employeur de précaires de France. On ne va pas faire moins que ces feignasses de fonctionnaires, tout de même, on a notre fierté d'entrepreneur ! Il est inadmissible qu'au pays où les hommes sont censés naître égaux en droits seulement un salarié sur sept soit considéré comme un travailleur pauvre. C'est deux fois moins qu'aux États-Unis, il nous faut absolument combler ce retard, il en va de la grandeur de la France.
L'heure de la révolution, la vraie, a sonné ! Vous n'avez peut-être pas remarqué, chers anarcho-syndicalistes, mais je vous ai tout piqué, j'ai retourné votre dialectique comme une chaussette, dans laquelle j'ai enfilé mon noble pied. Aujourd'hui, la modernité, le réformisme, le progrès, c'est moi, les archaïques, les réactionnaires, les privilégiés, les ringards, l'Ancien Régime, c'est vous. Il ne vous restait qu'une seule chose : les utopies de Mai 68. Eh bien, j'ai décidé que ça aussi, je l'aurai. Je décrète que 2004 sera l'An o1 de l'entreprise. On efface tout et on recommence. Et c'est pas triste, comme vous dites.
Le Code du travail, aux ordures, la Sécu, aux oubliettes, le service public, au pilori, le droit de grève, aux chiens, les inspecteurs du travail, au pied ! Le printemps sera chaud ? Et comment ! Au mois de mai, on élargit l Europe, j'en salive déjà. Tous ces beaux marchés aux esclaves à portée de main, même plus besoin d'aller chez les sauvages... Quand je pense qu'un Polonais gagne 170 euros net par mois... Six fois et demie moins que votre sacro-saint smic socialo-trotskiste ! Vous ne pensez tout de même pas qu'avec le sens des responsabilités qui est le mien je vais passer à côté d'une affaire pareille ! J'ai cinq enfants à nourrir.
Moi aussi, je suis réaliste, moi aussi, je demande l'impossible. Et je l'obtiens, car je sais m'adresser à qui de, droit, de braves et bons ministres tout entiers acquis à ma cause, en l'occurrence. Le revenu minimum d'activité, avec ses chômeurs obligés d'accepter des contrats de six mois renouvelables pour la moitié du smic, devinez ce que ça me coûte ? Deux euros de l'heure. Sans aucune contrepartie. Et vous avez une petite idée de la part du budget du ministère du Travail qui s'envole en allégements de cotisations sociales pour les entreprises ? La moitié. Dix sept milliards d'euros. Vous trouvez ça révoltant ? Je m'en fous. Mieux, je m'en réjouis.
Des années que j'attendais ça ! Enfin, je tiens ma revanche. Vous savez ce que je faisais en 68 ? Je négociais les futurs accords du GATT à Bruxelles. Pendant que vous vous éclatiez dans les dortoirs des filles, je passais mes journées et mes nuits avec des bureaucrates et des économistes aussi bandants que moi. Alors que j'avais à peine trente ans ! J'ai gâché ma jeunesse, mais je vous pourrirai la vie. Je vais vous faire payer à la fois 1789, 1936 et 1968 !
Je m'emporte, pardonnez-moi. C'est que je suis d'humeur badine. Allez, ne le prenez pas mal, au fond, grâce à moi, vous allez pouvoir enfin les vivre, vos idéaux de Mai trahis par les socialos-mitterrandiens. Vous rêviez de vous libérer de l'aliénation du travail, des emplois sclérosants, abrutissants, vous contraignant à une vie de robot, je vous exauce : plus d'emploi du tout, rien que des petits jobs qui vous laisseront tout le loisir d'arpenter les verts chemins de l'aventure et de la risquophilie. Vous méprisiez l'argent, plus d'argent. Ou si peu que vous ne remarquerez même pas que vous en avez. Vous aviez soif de contacts humains enrichissants, de dialogues jusqu'au bout de la nuit, réjouissez-vous, dans les centres d'accueil du Samu social et autour des grandes tables d'hôte conviviales des Restos du cœur vous allez, vous allez rencontrer plein monde. Vous vouliez jeter vos clés par les fenêtres, inutile, vous n'aurez plus de logement, donc plus de clés.
Vous vouliez briser le carcan de la famille, je vous en donne les moyens : vous n'aurez plus de quoi la faire vivre, elle s'éteindra d'elle-même. Vous ne pensiez qu'à danser à poil sous la pluie, vous serez toujours à poil, même sous la neige. Vous aspiriez à rapprocher le Nord du Sud, je vous livre le tiers-monde sur le pas de votre porte. Pardon, sur 1 le bord de votre carton.
Pas de propriétaire, pas de banque, pas de bagnole. Tout ce que vous détestez, je vous le supprime. À part les CRS, parce que ce ne serait pas prudent. Je vais même demander au petit Sarkozy d'en rajouter. On ne sait jamais, un sursaut... Allez, souriez, haut les cœurs ! Et, comme je l'ai dit, faisons confiance à l'entreprise, nom de Dieu ! Celle-là, je ne suis pas mécontent de l'avoir trouvée. J'aurais dû la balancer en latin, elle serait directement rentrée dans les pages roses du Larousse...
Bien à vous,